contact: studio[at]nanoorte.com


[français] Interview: Nano Orte.
Atelier ERG (2016)

Tu construis souvent tes travaux à partir d'éléments de l'histoire de l'art (sculpture antique, reproductions de peinture,...) Peux-tu nous expliquer la raison de ces choix ?

Je m’intéresse aux contextes culturels où les formes sont produites et à l’idéologie qu’elles gardent. L’Histoire européenne est très riche dans ce sens. La peinture, la sculpture classique et le code classique de l’architecture reproduisent une construction institutionnelle et une relation institution-citoyens qui génèrent des tensions encore aujourd’hui. J'utilise l'histoire de l'art comme un champ à travers lequel on peut comprendre mieux notre présent.
Dans le même esprit, je travaille depuis quelques mois avec des images achetés de banques d'images sur internet. Ces images sont utilisés couramment par les graphistes et les compagnies de publicité pour illustrer leurs projets. Ces vastes archives visuelles sont un témoignage vivant des modèles de vie contemporains, mais ils reflètent aussi des dynamiques de vente et de production des images aujourd'hui.
Ce deux lignes de travail apparement différentes viennent d'un intérêt pour comprendre le régime politique des images et ses contextes de constructions.

Tu abordes les liens entre histoire et subjectivité. Quels sont les moyens que tu utilises pour traiter de cette question ?

Mon approche reste toujours à une époque antérieure à la constitution de l’histoire en tant que narration. Je travaille alors avec des objets historiques, non sur l’histoire même. Je considère que toute subjectivation est un consensus social. Je produis des déplacements de formes historiques pour générer des nouvelles lectures d'événements historiques et pour construire nouvelles expériences esthétiques.

Justement, une question récurrente de ton travail semble être celle des différentes matérialités possibles de l'image. Peux-tu nous en parler ?

Chaque matérialité a une histoire « personnelle » qui se reconstruit à notre regard. On pourrait dire que chaque matérialité a une biographie culturelle selon l'histoire de son usage. Ce sujet traverse mon travail bien qu'il ne soit pas un sujet sur lequel ma pratique se construit.
Au-delà de la matérialité, ce qui a plus d’importance dans ma pratique est le medium dans lequel les images - ou objets - se déplacent et se rendent visibles. L’image imprimée, le film et l’image numérique appartiennent à régimes de l’image différents. Leurs origines anthropologiques n’ont rien à voir, pourtant selon le medium la perception de la même image sera bien distincte.

Parallèlement à ta pratique d'artiste, tu as aussi une pratique très active de commissaire d'expositions. Comment conçois-tu cette pratique ? Est-ce qu’il y a des liens entre les deux pratiques ?

Je conçois le commissariat comme une mise-en-valeur du travail d'artistes. Par ailleurs, j’ai l’objectif de faire ressortir les qualités de l’ensemble des travaux et du contexte dans lequel ils se produisent. C’est un aussi une activité lié à une bonne articulation du dispositif d'exposition. Quand il faut générer un texte, mon travail entre dans des variables plus spéculatives. J’essaye de connecter l’exposition aux expériences quotidiennes pour que les visiteurs peuvent mieux comprendre la production artistique.

Une partie de ta pratique se construit dans l’espace public, directement en lien avec des enjeux politiques.

Oui, il s’agit d’une pratique que je considère hors de ma pratique comme artiste. Pourquoi ? C'est une posture complexe qu'il faut expliquer.
Quand je fais une action à la rue pour des motifs sociaux, je le fais dû à une nécessite mener certaines problématiques au terrain du consensus / dissentiment qui est pour moi la rue. Dans ce cas là, les modèles de production d'art ne sont pas valables parce que ce qui m’intéresse est du coté des luttes sociales. Parfois les actions que j'accomplie sont inspirées par des poétiques et des formes artistiques, mais l'objectif est bien different. Mon intention est de relier les problématiques sociales à l'espace public, de les rendre visibles et de les problématiser vers le reste de la société. A mon avis, tous les changements sociaux ont besoin d'actions symboliques pour se réaffirmer dans la collectivité. C'est là que mon action se construit.
Si j'essayerais de tirer profit comme artiste de mes actions sociales, mon action ne serait pas sincère. Par ce raison là, je préfère maintenir ma pratique d'action sociale hors mon parcours d'artiste.

A quel(s) contexte(s) relies-tu ton travail ?

Je relie ma pratique au contexte culturel et politique de notre époque. Elle s’inscrit dans le milieu artistique occidental. De mon point de vue, un positionnement social et politique est toujours nécessaire pour construire une pratique artistique. Les études de culture visuelle et les études critiques ont marqué ma pratique dès le commencement. Peu à peu ma relation avec ces études a changé. Aujourd’hui, l’influence est plus méthodologique et moins directe sur le résultat qu’il y a 5 ans.
Je suis intéressé par des pratiques qui questionnent le sens moral du réel. Toutefois, je suis opposé à toute pratique moralisatrice.

A ton avis, Quel est le rĂ´le de l'artiste aujourd'hui ?

L’artiste développe aujourd’hui son travail dans des domaines tellement variés que ce n’est pas possible de délimiter son rôle. Cette absence de rôle précis oblige à chaque artiste à développer un positionnement singulier et personnel qui fait de lui un sujet complexe. Son utilité est pour moi liée à sa capacité d’adaptation à des contextes méconnus, sa capacité d’aborder des problématiques nouvelles et de faire lien entre des disciplines. Les artistes vivent souvent dans des territoires résiduels entre les matières. C’est là qu’ils construisent des positionnements singuliers qui donnent des bouffée d’air frais à des disciplines anciennes.